14
Avril
2005
Mes
chers amis,
J’aimerais
partager avec vous une idée à
laquelle je réfléchis depuis un
bon moment. Je l’ai déjà
évoquée avec certains de mes jeunes
collègues qui, grâce à nos
efforts, ont été libérés
de la servitude et du travail des enfants et
qui ont maintenant accès à l’éducation.
Je vous adresse cette lettre à titre
personnel et non en tant que président
de la Marche Globale Contre le Travail des Enfants,
ni comme président de la Campagne Mondiale
pour l’Education.
Depuis
quelques années, j’ai personnellement
été informé de quelques
incidents qui m’ont incité à
forger cette idée. Une jeune Indienne
d’une famille déplacée à
cause du récent conflit Indo-Pakistanais,
provenant d’un village frontalier, a non
seulement été obligée de
quitter l’école, puisque les écoles
ont été transformées en
camps militaires, mais elle a également
perdu son frère cadet. Depuis ce moment-là,
elle est très traumatisée et chaque
fois qu’elle entend des coups de feux,
elle s’évanouit. Elle a demandé
en toute innocence « Est-il possible de
préserver notre enfance et de nous débarrasser
de la guerre? »
J’ai
aussi rencontré un jeune Soudanais de
quinze ans qui a été enlevé
de force par l’armée extrémiste
et dont la première leçon d’entraînement
pour devenir un enfant soldat a été
de tuer ses amis et sa famille. Le garçon
espère toujours qu’un jour viendra
où personne ne sera obligé de
tuer ses proches. Et il m’a demandé
comment atteindre cet objectif.
La
jeune fille de sept ans d’un de mes amis
américains qui vit à Washington
D.C. a partagé avec moi son cauchemar
récurrent. Elle se réveillait
en pleine nuit sous l’effet de choc craignant
que des terroristes n’entrent dans sa
maison et ne tuent sa famille.
Il
y a deux ans, lors du Parlement des Enfants
sur l’Education qui s’est tenu à
New Delhi, une jeune fille de onze ans a posé
une question à l’auditoire en toute
innocence : « Pourquoi fabriquer tant
de fusils et de bombes alors que l’on
manque de jouets et de livres ? »
Tous
ces incidents remettent en question nos efforts
pour éliminer le travail des enfants
et pour assurer une éducation gratuite
et de qualité pour tous les enfants.
Les enfants ne sont pas responsables de la guerre,
cependant elle les prive de leur enfance. Les
guerres et les conflits laissent des traces
de destruction notamment pour les enfants innocents
coincés en plein champ de tir. Presque
deux millions d’enfants ont été
tués au cours de la dernière décennie
à cause des conflits armés, alors
que six millions ont été blessés
! Environ 300 000 enfants combattent au sein
des troupes armées, alors que des millions
d’enfants et de familles ont été
déplacés. De même, des centaines
de milliers d’enfants sont obligés
de quitter l’école lorsque ces
établissements sont transformés
en centres d’accueil ou en camps militaires.
Les débris explosifs de la guerre, y
compris les armes abandonnées et les
mines, tuent et mutilent des milliers d’enfants
chaque année. La violence sexuelle, y
compris le viol, la mutilation, l’exploitation
et l’abus, sont des armes qui aggravent
la prostitution des enfants notamment celle
des jeunes filles. La guerre et le VIH/SIDA
ont une corrélation. Lorsqu’une
guerre éclate dans une région
déjà touchée par le SIDA,
c’est une véritable catastrophe.
Prêtant peu de respect à l’égard
des enfants, le problème du trafic des
enfants s’aggrave en temps de guerre :
les enfants sont enlevés et envoyés
clandestinement à l’intérieur
ou à l’extérieur de l’état
afin de servir dans l’armée ou
d’être utilisés à
des fins commerciales. La dépense militaire
mondiale constitue la plus grande dépense
du monde et s’élève à
956 milliards de dollars par an. Le montant
de trois journées de dépenses
militaires peut assurer l’éducation
de tous les enfants. Curieusement, la dépense
militaire continue d’augmenter, ainsi
que le nombre d’armes.
Je
suis convaincu que nous ne pouvons pas rester
sans rien faire et attendre la détérioration
de la condition de vie des enfants. J’ai
toujours compté sur vous, mes jeunes
amis. Votre synergie, votre force morale et
votre conviction, dont nous avons été
témoins au cours des 25 dernières
années, sont nos meilleurs atouts. Le
succès de la Marche Globale dépend
de la participation active et de l’engagement
d’un grand nombre d’entre vous et
de vos frères et sœurs. Dans la
Campagne Mondiale pour l’Education également,
la participation des enfants a engendré
une grande force morale pour exercer une pression
sur les gouvernements afin qu’ils agissent.
Il
est temps pour nous nous d’agir. A mon
avis, le mouvement populaire dirigé par
les enfants et les jeunes est le seul moyen
de demander un monde paisible pour les enfants.
La paix ne devrait pas être un simple
sujet de discussion, ni le thème de manifestations
ponctuelles. Elle devrait se transformer en
un mouvement permanent dirigé par les
enfants et les jeunes.
Lorsque
nous avons marché dans les rues de 103
pays pendant six mois, le monde s’est
étonné de voir le courage, l’engagement,
le dynamisme des jeunes, victimes de l’esclavage,
du travail forcé des enfants, de la prostitution,
etc. Il en a résulté que le travail
des enfants s’est présenté
comme un problème universel dans l’ordre
du jour mondial et la communauté internationale
a du accepter à l’unanimité
de respecter les lois internationales afin de
mettre fin aux pires formes de travail des enfants.
Je
suis convaincu que si les gouvernements continuent
à dépenser tant d’argent
sur la défense, il est peu probable que
l’élimination du travail des enfants
et l’éducation gratuite et de qualité
deviennent leur objectif premier. Tant qu’on
n’assure pas la paix en tant que droit
fondamental de tous les enfants, comment pouvons-nous
atteindre les objectifs de l’élimination
des pires formes de travail des enfants, l’égalité
des sexes, la réduction de la pauvreté
et l’éducation pour tous d’ici
2015, comme cela nous a été promis
?
Je
vous demande de m’envoyer vos suggestions
concernant l’organisation d’une
autre Marche Globale en vue de demander la paix
pour les enfants, et de mettre fin à
toutes sortes de violence, de conflit, de révolte,
de terrorisme et de guerre. On peut envisager
une marche au début de l’année
2007 dans l’objectif de lancer un mouvement
mondial des jeunes et des enfants pour la paix
qui contribuera non seulement à éliminer
le travail des enfants et l’analphabétisme,
mais aussi à forger un meilleur avenir.
Je vous invite à partager le contenu
de cette lettre avec vos amis, collègues
et organisations, et à me faire part
de votre avis et de leur opinion le plus tôt
possible.
Veuillez
agréer, chers amis, l’expression
de mes meilleurs sentiments,
Kailash
Satyarthi